Artiste numérique

Malgré mon envie de rester discrète quand à la législation online et ses conséquences, dont l’actuel combat « Anonymous » VS ACTA, cet article souligné par le Parti Pirate vient de me donner une furieuse envie d’écrire. Parce qu’il stigmatise toutes les incompréhensions qui motivent aujourd’hui ce combat. Parce que je suis une artiste, une créatrice, et que oui, en cela, je me sens concernée par les affirmations qui y sont faites. Et je me sens à la fois incomprise, mais aussi dévalorisée par ce discours, devant lequel je ne saurais rester indifférente.

Quelques faits pour comprendre mon positionnement.
La création m’a très longtemps servi d’exutoire, et j’en suis sûre, m’a sauvée en de nombreuses occasions, me permettant une auto-thérapie précieuse.
Je suis artiste professionnelle depuis maintenant 8 ans. J’ai trouvé un moyen de vivre de mes créations, je travaille autant gratuitement les pieds dans la boue en technival qu’en talons hauts pour de gros cachets dans des carrés VIP d’entreprise.
Parallèlement, je suis vocaliste pour mon propre groupe de musique, j’ai mon propre label musical, et un studio de création graphique online.

J‘ai doucement changé mes habitudes nocturnes pour travailler un peu plus de jour afin de m’occuper de ma fille. Car je n’ai pas eu envie de me vendre totalement (entendez par là sacrifier ma création aux désirs du marché, ce qui m’aurait permit d’en vivre complètement), j’ai un petit boulot d’appoint et j’en suis ravie.

Dans ces quelques exemples, je suppose que vous comprenez ce qu’il en est de mon positionnement.
Tout d’abord, on est créatif par besoin personnel, et non pour gagner de l’argent. La création est un processus long et compliqué, qui ne s’explique pas. La rémunération des artistes est un point délicat qu’il s’agit de manipuler avec précaution. J’en donnerais pour contre exemple tous ces créatifs gangrenés de ce que la popularité leur a donné. Je ne citerais pas de noms pour ne pas salir ces pauvres victimes, mais vous savez très bien de qui je parle. Ces artistes à qui l’on a tout donné, pour tout reprendre et les laisser dans mourir dans leur désarroi. A ce que certains présentent comme étant la rétribution évidente de l’art, je mets en opposition deux choses. La première est l’amour. Un artiste, s’il choisi de partager ses œuvres, est bien souvent en quête d’affection et d’attention. Un compliment, une larme, une émotion devant une création, n’a pas de prix. Vous pourrez mettre autant de zéros que vous souhaitez sur un chèque, rien ne remplace le plaisir profond que l’on peut avoir devant des yeux brillants, une main serrée, un compliment. C’est cela qui nourrit l’artiste qui a souhaité partager son art, et le pousse à continuer. Mon deuxième argument est l’effet inverse de cette rémunération. De nos jours, nous avons des « artistes » et des « œuvres » complètement manipulés, et par là je sous entend corrompus à la dictature commerciale. Et cela mène à un formatage non seulement des artistes, mais aussi de l’auditoire. On a créé une culture de masse dont l’objet n’est pas l’art, mais le budget qui y est attribué. Dans peu de temps, ou même est-ce déjà le cas, personne ne saura plus apprécier une œuvre originale, il faudra seulement que le clip vidéo soit plein d’effets spéciaux, les photos bien retouchées, que les 4 accords magiques soient présents, et que l’artiste soit habillé à la dernière tendance du marché. Qu’en est-il alors de ce que vous semblez vouloir défendre: la création.

La création est libre, fugitive, précieuse et ce qui maintient l’être dans son humanité. La création, c’est la liberté, ce n’est pas le prix qu’on va fixer dessus. Le créatif, l’artiste, est un révolté, un engagé, un cri dans l’obscurité. L’art est une épée que l’on brandit au ciel, et non aux autres, pour se montrer à soi-même que l’on existe.

Encore faudrait-il que l’on donne la parole aux artistes dans ce domaine. Car qui parle? Les législateurs, les penseurs, les capitalistes et tenants du marché. La plupart des artistes qui se sont exprimés sur le domaine pourtant eux, n’ont pas fait grand tapage de ces questions de liberté de leurs œuvres. Ils savent qu’une fois la cage ouverte, il faut savoir laisser un oiseau voler. Et cette cage, c’est nous même, car si nous ne voulons pas ouvrir notre création aux autres, rien ne nous y oblige.

Je vous accorde un véritable questionnement, celui qui personnellement, en tant qu’auteur, me pose souci. Je ne veux pas que l’on VENDE mes œuvres sans en avoir bénéfice. Qu’on les échange, les montre, les duplique, par plaisir, pour partager, pour écouter, pour imprimer et rêver, cela ne me pose pas de problème. La notion de revente sans que j’en profite cependant, est un véritable problème. Pourquoi? Parce que d’une part, si j’ai souhaité partager mes créations librement et sans demander de l’argent en retour, c’est parce que cela fait partie de ma démarche artistique. D’autre part, si j’ai mis en place des moyens pour les vendre, s’il sont vendus par ailleurs, cela me retire illégitimement une partie du profit que je souhaite en tirer. Qu’ils soient donnés et échangés, je le conçois. Que certaines personnes (et j’en fait partie parfois) n’aie pas envie ou tout simplement le budget pour profiter de mon art est un fait. Et je préfère qu’ils en bénéficient gratuitement que pas du tout.

Quelques pistes pour ouvrir le débat, car maintenant mes idées principales sont écrites, il ne servirait à rien que je défende plus loin mon point de vue, car si vous n’avez pas compris jusque là, vous ne comprendrez de toute façon jamais.

– Dans mon label musical, tous les morceaux sont disponibles gratuitement en téléchargement. Parallèlement, nous éditons les mêmes albums en version CD de façon à ce que ceux qui veulent un objet physique, mais aussi soutenir notre démarche, puissent l’acheter.

– Il m’arrive de faire des ventes de mes œuvres sous l’intitulé « donnez ce que vous voulez ». A chacun de mettre un prix sur ce qu’il souhaite acquérir, mais aussi sur la façon dont il veut soutenir l’artiste. Certains m’ont donné de l’argent. Certains ont échangé des objets. Certains ont pris mes coordonnées et me font « bonne pub » autour d’eux. D’autres sont justes partis avec un cadeau pour quelqu’un qu’ils aiment.

– Distinguons intelligemment le vol de la copie : une œuvre copiée et diffusée n’est pas volée, puisque le propriétaire a toujours l’objet en sa possession. Faisons une manœuvre pensée autour de cette notion de partage : qu’en est-il d’un monde où seuls les plus riches pourraient avoir accès aux œuvres d’art? Qu’en est-il du merveilleux moyen de promotion que cela engendre? Se faire entendre ou voir, c’est aussi de la promotion à venir pour des ventes possibles, si on le souhaite.

– Quid du coût de la mise en place d’un système de vente? Dans votre idéal, tout artiste devrait être payé pour son œuvre. Avez vous seulement essayé de mettre vos sentiments en œuvre d’art (en considérant que vous en soyez capable), puis de trouver cette œuvre assez intéressante pour être vendue, puis de mettre en branle les moyens de vente, puis de trouver des clients, puis de leur vendre? Je suis à mon compte depuis 8 ans, et je peux vous assurer que cette démarche est compliqué, fastidieuse, et bien en marge de la pulsion créative en elle même. Vendre en soi est un métier, et stigmatiser les artistes qui ne vendent pas ou ne gagnent pas d’argent de leur création serait une grosse erreur. Pour ma part, mon principe est clair: je vends mes œuvres à qui souhaite et peut les acheter. Dans d’autres cas, je travaille quasiment gratuitement. La liberté que me permet ce système (tantôt pour de grosses entreprises, tantôt pour de petits événements), est ce qui me fait le plus grandir, en tant que créatrice, mais aussi en tant qu’habitante de notre planète.

– Enfin, pour conclure, distinguons le support de l’œuvre en elle même. Que la création et la mise en vente d’un CD ou d’un DVD soit contraignante, je le sais bien. Que ce support et la commercialisation soient coûteux, j’en conviens. Que, réalisé par des enfants de moins de 8 ans en Chine, cela permette une plus grande marge de revient que par une ménagère de moins de 50 ans en France qui souhaite retrouver un boulot, c’est votre problème. Vous avez créé ce système, vous vous en débrouillez. Maintenant, vous pouvez aussi donner cela gratuitement, à ce même enfant en Chine, qu’à cette femme en France, pour rien d’autre que le coût d’une connexion internet. Faites votre choix.

Que ceux qui peuvent aller au cinéma y aillent. Que ceux qui peuvent se payer un Blu-ray et le système de diffusion qui va avec, se l’achètent. Que ceux qui peuvent aller à un concert et s’acheter des tee shirts de leurs idoles, parce que cela leur fait du bien, parce que cela leur procure une émotion, qu’ils le fassent. Qui s’est penché sur la psychanalyse sait que le coût en lui même d’une telle action fait partie du processus de bien être.

Pour avoir aussi été éducatrice en milieu défavorisés Français, je sais que la culture et l’art sont des moyens d’expression et de compréhension du monde indispensables. Les petites structures dans lesquelles j’ai travaillé n’avaient pas les moyens de se payer une grande quantité de supports culturels à montrer aux enfants et adolescents. Je suis venue avec mon disque dur, nous avons regardé des films, des clips, des documentaires, et nous avons grandit ensemble. J’ai été en Afrique installer des ordinateurs et réaliser des missions socio-culturelles. Nous avons appris à faire des interviews, à réaliser un petit journal, à faire des photos. Oh, je n’avais pas toutes les licences pour tous les logiciels utilisés, je l’avoue. Oh, j’ai téléchargé des films pour leur donner des idées. Oh, nous avons piraté des musiques qu’ils aimaient pour illustrer leurs reportages. Oh.

Réfléchissez bien à ce que vous êtes en train de faire. Car au delà des mots alignés sur fond de bonne conscience, un monde est en marche. Celui ci même qui survivra, je l’espère, à toutes les aberrations que cette société de consommation cherche à nous imposer. Et ne déformez pas ma pensée. Je suis profondément légaliste, mais je suis aussi une citoyenne du monde, de ce monde qui est en marche et cherche à survivre malgré les absurdités qui pourraient nous diviser. Et, comme dans une bonne enquête policière, voyons à qui le crime profite. Qui se plaint du téléchargement « illégal »? Les majors? Qui en profite le plus? Les majors. Qui en bénéficiera si on cède à leurs demande? Les majors. Et demain, ceux qui ne sont pas signés sur des majors ne seront plus considérés comme des artistes. Ceux qui donnent leur art gratuitement seront vus comme de la sous-culture.

Ah mais attendez… maintenant que j’y pense. Si demain, les seules œuvres que nous pourrons échanger gratuitement, et donc au plus grand nombre, seront les œuvres gratuites, elles deviendront bien plus connues. Et donc dessineront l’avenir. Seront la culture « mainstream », puisqu’il y aura toujours plus de pauvres et moins de riches. Ah non, je me regrette, allez-y, légiférez! Mettez vos précieux artistes dans une boite dorée, réservée à l’élite. Ne vous inquiétez pas, on s’occupe du reste!

18 commentaires

  1. Alors là, je m'incline très respectueusement devant une telle publication.Plus je lisais et plus mes yeux brillaient. Voilà une lecture qui fait du bien, vraiment du bien. Merci !

  2. on peut aussi faire payer a chaque fois qu'on regarde un monument, un batiment, un pont, nimporte quoi. bah oui, c'est de l'archi. l'architecture peut aussi etre considérée comme art.l'art, musique, ciné, c'est de la culture.la culture doit etre gratuite. point.les artistes ont toujours crevé de faim depuis le debut des temps. je sais pas qui c'est qui a décidé que ca devait etre lucratif, l'art… tfacons, encore 10 mois, et c'est la fin du monde.

  3. Merci à tous de vos commentaires, je ne m'attendais pas à tant de retours positifs! Je suis, vous vous en doutez, très touchée. Et j'espère que de nombreux artistes s'exprimeront eux aussi sur cette question! A bientôt, ici, sur Twitter, ou peut-être lors d'une soirée ensemble?! ;)

  4. Superbe, j'ai souvent mis en avant le fait que selon certains artistes leur créativité dépendaient uniquement de leur revenus (sous entendu de leur richesse). Ce qui bien sûr de mon point de vue est ridicule, on est créatif, où on ne l'est pas. Mon père était un musicien qui a joué toute sa vie le vendredi et le Samedi soir en bossant à l'usine la semaine. Il ne s'en est jamais plaint, il était heureux et est resté créatif, même si il ne pouvait vivre complètement de son art.Ce genre de témoignage est important à l'heure où le débat "artistes vs citoyens" est en fait "ayant droits vs citoyens". Les artistes soutenant les maisons de disques à l'heure où ils pourraient s'en affranchir ne se rendent pas toujours compte qu'au final ils y perdront financièrement mais surtout humainement. Ils seront également les victimes d'un système répressif en tant que citoyens.Cordialement.

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